Appel à l’engagement accru du secteur privé dans la lutte contre les MNT : Interview de Malikatou Djermakoye
- Posted on 08/08/2026 10:11
- Film
- By abelozih@sante-education.tg
Extrait de l'article: Face à la progression des maladies non transmissibles (MNT) et à la baisse des financements extérieurs, la mobilisation du secteur privé apparaît comme une nécessité pour renforcer durablement la prévention en Afrique. Dans cette interview, Malikatou
«
Investir dans la prévention des maladies non transmissibles (MNT) n’est pas une
dépense sociale, c’est un investissement économique »
Face à la progression des maladies non transmissibles (MNT) et à la baisse des financements extérieurs, la mobilisation du secteur privé apparaît comme une nécessité pour renforcer durablement la prévention en Afrique. Dans cette interview, Malikatou Hadiza Gabrielle Djermakoye, économiste du développement et experte en plaidoyer stratégique pour les politiques de santé, explique pourquoi les entreprises doivent devenir des partenaires stratégiques dans la lutte contre les MNT et appelle à des mécanismes de financement durables et structurés.
Santé-Education :
Pourquoi le secteur privé doit-il devenir un acteur incontournable de la
prévention des maladies non transmissibles (MNT) ?
Malikatou
Djermakoye : La baisse des financements extérieurs
n’est plus conjoncturelle, elle est structurelle. L’aide publique au
développement est passée de 216 à 174 milliards de dollars entre 2024 et 2025.
Les États-Unis ont quitté l’OMS en janvier 2026 et de nombreux partenaires
historiques se retirent progressivement du continent. Les États africains ne
peuvent donc plus compter sur ces flux pour financer durablement la prévention.
Or,
les MNT ne sont pas qu’un problème sanitaire : elles pèsent directement sur
l’économie. L’OMS estime les pertes mondiales de productivité liées aux MNT à
environ 2 400 milliards de dollars par an, en raison de l’absentéisme, de la
baisse du rendement, de la mortalité prématurée et de l’appauvrissement des
ménages.
Le
secteur privé est donc directement affecté par ce fardeau. Il constitue un
acteur légitime et concerné, et pas seulement un généreux donateur externe.
Investir dans la prévention n’est pas une dépense sociale : c’est un
investissement économique dans la productivité et la stabilité de la
main-d’œuvre.
Quels
sont les principaux obstacles à la mobilisation du secteur privé ?
Trois
principaux freins reviennent systématiquement. D’abord, les entreprises ne
savent pas concrètement quoi financer, faute de propositions claires de la part
des ONG. La santé reste encore perçue comme relevant exclusivement du rôle de
l’État. Ensuite, le secteur privé ne se sent pas toujours légitime à intervenir
dans ce domaine, en l’absence d’un cadre structuré permettant de transformer la
bonne volonté en action. Enfin, le retour sur investissement reste
difficilement visible. Les entreprises ne perçoivent pas toujours le bénéfice
concret de leur contribution, faute d’indicateurs et de résultats mesurables
qui leur soient présentés.
C’est
précisément là que l’expérience de terrain des ONG devient précieuse. Elle
permet de démontrer, à travers des cas concrets, qu’un besoin de santé bien
défini peut devenir un projet finançable, mesurable et crédible.
Quel
mécanisme vous paraît le plus adapté selon le contexte ?
Plusieurs
schémas sont possibles. Je vais en exposer quatre : un fonds national consacré
aux MNT, alimenté par plusieurs filières économiques telles que les banques,
les assurances, les télécommunications et l’agroalimentaire ; la responsabilité
sociétale des entreprises (RSE) stratégique et pluriannuelle, alignée sur des
objectifs mesurables ; la santé en entreprise, avec des dépistages et des
activités de prévention directement sur les lieux de travail ; et, enfin, le
cofinancement public-privé-ONG, dans lequel chaque acteur apporte sa force
propre : l’État fournit le cadre et les politiques, le secteur privé apporte le
financement et l’innovation, tandis que les ONG assurent la mise en œuvre et la
proximité avec les populations.
Le
choix du mécanisme le plus adapté dépend du tissu économique local et du niveau
de maturité du dialogue public-privé dans le pays concerné. Là où le secteur
bancaire et les télécommunications sont solides, un fonds national alimenté par
plusieurs filières peut offrir une base large et pérenne.
Là
où les entreprises cherchent d’abord à protéger leur propre main-d’œuvre, la
santé en entreprise constitue souvent le point d’entrée le plus rapide à
mobiliser, car le bénéfice pour l’entreprise elle-même est immédiat et direct.
Dans
tous les cas, le cofinancement public-privé-ONG reste le cadre le plus
structurant sur le long terme, car il répartit clairement les rôles et évite
qu’un seul acteur porte seul le risque.
Comment
convaincre les entreprises qu’il s’agit d’un investissement rentable et pas
seulement d’une action de RSE ?
Il
faut parler le langage que les entreprises maîtrisent déjà : celui de la
rentabilité. Les entreprises savent mesurer le retour sur leurs
investissements. La prévention des MNT peut s’exprimer dans ce même langage, à
travers des outils comme le retour sur investissement (ROI), le retour sur
investissement social (SROI), les années de vie ajustées sur la qualité (QALY)
ou encore le ratio coût-efficacité incrémental (ICER).
Un
franc investi aujourd’hui dans la prévention permet d’éviter des coûts de
soins, des pertes de productivité et des décès prématurés demain. C’est un
principe simple, immédiatement compréhensible par tout décideur financier.
Concrètement,
cela signifie qu’il faut remplacer les discours d’intention par des chiffres.
Plutôt que de dire : « Nous voulons sensibiliser », il faut pouvoir préciser :
« Nous allons toucher 5 000 jeunes dans 20 écoles, pour tel coût par
bénéficiaire ».
Un
investissement modeste dans des activités collectives, notamment les
dépistages, les campagnes de sensibilisation ou les séances d’activité
physique, permet déjà de toucher des centaines de personnes à faible coût. Cela
répond directement au rapport coût-impact recherché par les entreprises.
Quel
message adressez-vous aux pouvoirs publics, au secteur privé et aux partenaires
techniques ?
Les
MNT ne sont plus uniquement un défi sanitaire. Elles constituent également un
enjeu de développement économique, de compétitivité et de capital humain. Aucun
acteur ne peut relever ce défi seul.
L’État
ne peut plus porter cette charge isolément, et les entreprises ne doivent plus
être considérées comme de simples bailleurs occasionnels, mais comme des
partenaires stratégiques d’un investissement collectif dans la santé des
populations.
L’expérience
de terrain montre qu’une collaboration fondée sur cinq conditions, la
confiance, la transparence, des indicateurs clairs, une communication régulière
et un impact démontré, produit des résultats concrets, y compris avec des
ressources limitées.
À
l’inverse, il faut éviter les erreurs qui découragent les partenaires :
solliciter uniquement de l’argent sans rendre compte des résultats, multiplier
les petits projets sans stratégie d’ensemble ou encore oublier les PME au
profit des seules grandes entreprises.
Le
message central est celui d’un changement d’échelle : passer d’initiatives
ponctuelles et dispersées à un véritable modèle de financement durable et
structuré de la prévention des MNT, construit ensemble par l’État, le secteur
privé et les partenaires techniques, chacun dans son rôle.
Propos
recueillis par William O.