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Santé mentale des élèves face à l'échec scolaire : Interview du Dr Safiétou Koné, Psychologue de l'éducation

Santé mentale des élèves face à l'échec scolaire : Interview du Dr Safiétou Koné, Psychologue de l'éducation
Extrait de l'article: Le récent décès tragique d'une élève survenu après la proclamation des résultats du BAC I à Kpalimé a profondément ému l'opinion publique. Ce drame remet sur le devant de la scène la question de la santé mentale des élèves et de la pression qui....

« L'échec scolaire ne produit pas automatiquement une détresse psychologique. C’est un événement stressant dont le degré de l’impact dépend de l’interaction de plusieurs facteurs : individuels, familiaux et sociaux. »

Le récent décès tragique d'une élève survenu après la proclamation des résultats du BAC I à Kpalimé a profondément ému l'opinion publique. Ce drame remet sur le devant de la scène la question de la santé mentale des élèves et de la pression qui entoure les examens scolaires. Alors que beaucoup considèrent encore l'échec scolaire comme une simple contre-performance académique, les spécialistes rappellent qu'il peut parfois révéler ou aggraver une souffrance psychologique plus profonde. Pour mieux comprendre les mécanismes en jeu et identifier les pistes de prévention, SANTE-EDUCATION a recueilli l'analyse du Dr Safiétou Koné, Psychologue de l’éducation et Cheffe de service Bourses et Genre à la Commission Nationale Ivoirienne pour l’UNESCO.

SANTE-EDUCATION : Dans quelle mesure un échec scolaire peut-il fragiliser la santé mentale d'un adolescent, et quels facteurs psychologiques ou sociaux peuvent transformer une déception en une véritable situation de détresse ?

Dr Safietou Koné : Un échec scolaire ne produit pas automatiquement une détresse psychologique. C’est un événement stressant dont le degré de l’impact dépend de l’interaction de plusieurs facteurs : individuels, familiaux et sociaux. Si l’adolescent interprète cet échec comme une menace définitive pour son avenir et se juge incapable d’y faire face, le risque de détresse s’accroît considérablement.

Plusieurs facteurs psychologiques et sociaux transforment une déception en crise :

-le sentiment d’auto-efficacité (Bandura, 1977, 1997) : un élève qui a une faible croyance en ses capacités va interpréter cet échec comme une confirmation de son incompétence. Cela va le conforter dans la perception qu’il a de lui-même.

-l’estime de soi scolaire : les recherches de Harter (1993) montrent que chez l'adolescent, l'estime de soi globale est fortement corrélée à la perception de compétence scolaire. Le fait d’échouer à l’école peut affecter son estime de soi global qui est déjà affecté par l’adolescence qui est une période critique.

-les facteurs de vulnérabilité amplifient cette situation de détresse : antécédents dépressifs ou anxieux, manque de soutien social ou parental lors d’événements de vie stressant vécus, le fait de penser qu’il n’y a plus d’alternatives après cet échec... »

Dans notre contexte africain où la réussite scolaire est souvent perçue comme un indicateur majeur de réussite sociale, quel impact la pression des parents, des enseignants et de l'entourage peut-elle avoir sur l'équilibre psychologique des élèves ?

Dans notre contexte africain, la réussite scolaire est investie d'une signification qui dépasse l'individu : elle est perçue comme un honneur familial, parfois la voie unique d'ascension sociale pour toute la famille élargie. On ne réussit pas seulement pour soi mais pour sa famille, sa communauté alors un échec peut avoir plusieurs incidences sur l’individu et sa place dans sa famille et dans sa communauté.

La honte sociale qui est occasionnée par le regard de la société et le sentiment de ne pas mériter sa place dans le groupe est une des causes de suicide selon les écrits scientifiques. Également, la peur de décevoir ses parents : l’amour parental est perçu par l’adolescent comme conditionné par les résultats scolaires. Ce qui occasionne l’anxiété de performance, la peur de l’échec et même des idées de suicide.

Les enseignants, avec des comportements de stigmatisation publique des mauvais résultats (lecture de notes à haute voix suivie de commentaires) considérés comme des violences psychologiques, alimentent et renforcent le sentiment de honte et d’humiliation chez les élèves. L’environnement scolaire peut en effet constituer comme un lieu de violences psychologiques malheureusement non reconnues.

Quels sont les principaux signaux qui devraient alerter les familles, les enseignants et les camarades lorsqu'un élève vit mal un échec scolaire ou traverse une souffrance psychologique importante ?

Les indicateurs d’une souffrance mentale se retrouvent dans 4 composantes :

-cognitive avec des pensées de culpabilité, d’être un fardeau pour les autres, d’être un moins que rien, des discours dévalorisants de sa personne (moi, je suis venu(e)) pour accompagner les autres, je suis nul(le), je ne mérite pas d’être ici…)

-physiologique avec une soudaine négligence de son apparence (ne se lave plus, négligence vestimentaire…)

-comportementale qui se traduit par un repli sur soi, une apparente sérénité après l’échec, un isolement social, un désintérêt pour toutes activités qui avant été aimées, la violence …

-émotionnelle qui se traduit par des pleurs incessants, la tristesse qui perdure, la colère…

Quelles mesures concrètes les établissements scolaires et les familles devraient-ils mettre en place pour accompagner les élèves après les examens et prévenir les situations de désespoir ou de passage à l'acte ?

Déjà, la préparation doit se faire bien avant les examens, dès le début de l’année scolaire.

Pour les établissements scolaires : avoir recours aux psychologues scolaires au sein des établissements, mettre en place des cellule d’écoute pour l’accompagnement des élèves en pré et post examen, faire une sensibilisation dans les écoles à l’endroit des enseignants, élèves et parents pour une école plus bienveillante et un accompagnement plus positif des élèves, instaurer également un programme de tutorat par les pairs car les adolescents se confient plus facilement à leurs pairs qu’aux adultes, réviser les pratiques d’annonce des résultats en remplaçant la proclamation publique humiliante par des entretiens individuels qui permettent une réaction accompagnée.

Pour les familles, enseigner sur les différents styles parentaux et leurs conséquences sur les troubles psychologiques post échec. Montrer aux familles comment séparer l’amour de la performance, comment adopter la communication non violente, comment entourer l’enfant et ne pas le laisser seul avec ses pensées surtout la nuit. En somme, les familles doivent être sensibiliser sur les risques en santé mentale dus aux échecs.

Actuellement, au Togo, une élève s'était suicidée après la proclamation des résultats. Au-delà de ce drame, que révèle cette situation sur la place accordée à la santé mentale des élèves dans notre système éducatif, et quelles actions prioritaires recommanderiez-vous aux autorités éducatives, aux parents et aux jeunes eux-mêmes ?

Ce tragique événement n'est pas un fait isolé. Il s'inscrit dans une réalité documentée à l'échelle mondiale et africaine.

Des études ont montré que les périodes d'examens concentrent statistiquement les pics de détresse psychologique et de comportements suicidaires chez les jeunes. Ce phénomène révèle une contradiction fondamentale : les systèmes éducatifs maximisent la pression au moment précis où les mécanismes de soutien sont absents.

Selon le rapport de l'OMS sur la santé mentale en Afrique subsaharienne (2022), le ratio psychologues/population scolaire est dramatiquement insuffisant dans la quasi-totalité des pays d'Afrique de l'Ouest. Il n'existe pas de politique nationale de santé mentale en milieu scolaire au Togo ni dans la majorité des pays de la sous-région.

Les diplômes de fin d’études sont perçus comme des rites de passage dont l'échec équivaut socialement à une mort symbolique. Cette signification, amplifiée par les parents et les médias, n'est jamais questionnée pédagogiquement.

Les recherches montrent que les systèmes éducatifs valorisant uniquement la réussite finale, sans valoriser le processus et le droit à l'échec, fabriquent des sujets particulièrement fragiles face aux revers.

Quelques recommandations :

Aux autorités éducatives

Élaborer un Plan national de santé mentale scolaire avec un cadre légal clair, des ressources budgétisées, et des postes de psychologues scolaires dans chaque établissement.

Réviser les modalités d'annonce des résultats en supprimant les formats d'exposition publique humiliante.

Intégrer l'éducation socio-émotionnelle dans les curricula dès l'école primaire.

Mettre en place des protocoles d'intervention de crise activés systématiquement après les résultats d'examens à l'image des protocoles post-catastrophe.

Former les directeurs d'établissements à la gestion des situations de crise psychologique.

Aux parents

Prendre conscience que la valeur de leur enfant n'est pas indexée à ses résultats scolaires et le lui dire explicitement, avant et après les examens. Apprendre à observer sans juger dans les jours suivant les résultats. Chercher l'aide professionnelle sans honte dès les premiers signaux.

Aux jeunes eux-mêmes

Comprendre que l'échec scolaire est un événement, non une identité.
Oser en parler à un pair, à un adulte de confiance, à un professionnel. La culture du silence est la première ennemie de la santé mentale.
Savoir que la souffrance psychologique n'est pas une faiblesse mais une réaction humaine normale à une situation difficile, qui mérite une attention médicale au même titre qu'une fracture.

Propos recueillis par Raymond DZAKPATA

Auteur
santé éducation
Rédacteur
Raymond DZAKPATA

Le récent décès tragique d'une élève survenu après la proclamation des résultats du BAC I à Kpalimé a profondément ému l'opinion publique. Ce drame remet sur le devant de la scène la question de la santé mentale des élèves et de la pression qui....

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