Santé mentale des élèves face à l'échec scolaire : Interview du Dr Safiétou Koné, Psychologue de l'éducation
- Posted on 24/06/2026 08:58
- Film
- By raymonddzakpata@sante-education.tg
Extrait de l'article: Le récent décès tragique d'une élève survenu après la proclamation des résultats du BAC I à Kpalimé a profondément ému l'opinion publique. Ce drame remet sur le devant de la scène la question de la santé mentale des élèves et de la pression qui....
« L'échec scolaire ne produit pas automatiquement une
détresse psychologique. C’est un événement stressant dont le degré de l’impact
dépend de l’interaction de plusieurs facteurs : individuels, familiaux et
sociaux. »
Le
récent décès tragique d'une élève survenu après la proclamation des résultats
du BAC I à Kpalimé a profondément ému l'opinion publique. Ce drame remet sur le
devant de la scène la question de la santé mentale des élèves et de la pression
qui entoure les examens scolaires. Alors que beaucoup considèrent encore
l'échec scolaire comme une simple contre-performance académique, les
spécialistes rappellent qu'il peut parfois révéler ou aggraver une souffrance
psychologique plus profonde. Pour mieux comprendre les mécanismes en jeu et
identifier les pistes de prévention, SANTE-EDUCATION a recueilli l'analyse du
Dr Safiétou Koné, Psychologue de l’éducation et Cheffe de service Bourses et
Genre à la Commission Nationale Ivoirienne pour l’UNESCO.
SANTE-EDUCATION : Dans quelle mesure un échec scolaire
peut-il fragiliser la santé mentale d'un adolescent, et quels facteurs
psychologiques ou sociaux peuvent transformer une déception en une véritable
situation de détresse ?
Dr Safietou Koné : Un
échec scolaire ne produit pas automatiquement une détresse psychologique. C’est
un événement stressant dont le degré de l’impact dépend de l’interaction de
plusieurs facteurs : individuels, familiaux et sociaux. Si l’adolescent
interprète cet échec comme une menace définitive pour son avenir et se juge
incapable d’y faire face, le risque de détresse s’accroît considérablement.
Plusieurs
facteurs psychologiques et sociaux transforment une déception en crise :
-le
sentiment d’auto-efficacité (Bandura, 1977, 1997) : un élève qui a une faible
croyance en ses capacités va interpréter cet échec comme une confirmation de
son incompétence. Cela va le conforter dans la perception qu’il a de lui-même.
-l’estime
de soi scolaire : les recherches de Harter (1993) montrent que chez
l'adolescent, l'estime de soi globale est fortement corrélée à la perception de
compétence scolaire. Le fait d’échouer à l’école peut affecter son estime de
soi global qui est déjà affecté par l’adolescence qui est une période critique.
-les
facteurs de vulnérabilité amplifient cette situation de détresse : antécédents
dépressifs ou anxieux, manque de soutien social ou parental lors d’événements
de vie stressant vécus, le fait de penser qu’il n’y a plus d’alternatives après
cet échec... »
Dans notre contexte africain où la réussite scolaire est souvent
perçue comme un indicateur majeur de réussite sociale, quel impact la pression
des parents, des enseignants et de l'entourage peut-elle avoir sur l'équilibre
psychologique des élèves ?
Dans
notre contexte africain, la réussite scolaire est investie d'une signification
qui dépasse l'individu : elle est perçue comme un honneur familial, parfois la
voie unique d'ascension sociale pour toute la famille élargie. On ne réussit
pas seulement pour soi mais pour sa famille, sa communauté alors un échec peut
avoir plusieurs incidences sur l’individu et sa place dans sa famille et dans
sa communauté.
La
honte sociale qui est occasionnée par le regard de la société et le sentiment
de ne pas mériter sa place dans le groupe est une des causes de suicide selon
les écrits scientifiques. Également, la peur de décevoir ses parents : l’amour
parental est perçu par l’adolescent comme conditionné par les résultats
scolaires. Ce qui occasionne l’anxiété de performance, la peur de l’échec et
même des idées de suicide.
Les
enseignants, avec des comportements de stigmatisation publique des mauvais
résultats (lecture de notes à haute voix suivie de commentaires) considérés
comme des violences psychologiques, alimentent et renforcent le sentiment de
honte et d’humiliation chez les élèves. L’environnement scolaire peut en effet constituer
comme un lieu de violences psychologiques malheureusement non reconnues.
Quels sont les principaux signaux qui devraient alerter les
familles, les enseignants et les camarades lorsqu'un élève vit mal un échec
scolaire ou traverse une souffrance psychologique importante ?
Les
indicateurs d’une souffrance mentale se retrouvent dans 4 composantes :
-cognitive
avec des pensées de culpabilité, d’être un fardeau pour les autres, d’être un
moins que rien, des discours dévalorisants de sa personne (moi, je suis
venu(e)) pour accompagner les autres, je suis nul(le), je ne mérite pas d’être
ici…)
-physiologique
avec une soudaine négligence de son apparence (ne se lave plus, négligence
vestimentaire…)
-comportementale
qui se traduit par un repli sur soi, une apparente sérénité après l’échec, un
isolement social, un désintérêt pour toutes activités qui avant été aimées, la
violence …
-émotionnelle
qui se traduit par des pleurs incessants, la tristesse qui perdure, la colère…
Quelles mesures concrètes les établissements scolaires et les
familles devraient-ils mettre en place pour accompagner les élèves après les
examens et prévenir les situations de désespoir ou de passage à l'acte ?
Déjà,
la préparation doit se faire bien avant les examens, dès le début de l’année
scolaire.
Pour
les établissements scolaires : avoir recours aux
psychologues scolaires au sein des établissements, mettre en place des cellule
d’écoute pour l’accompagnement des élèves en pré et post examen, faire une
sensibilisation dans les écoles à l’endroit des enseignants, élèves et parents
pour une école plus bienveillante et un accompagnement plus positif des élèves,
instaurer également un programme de tutorat par les pairs car les adolescents
se confient plus facilement à leurs pairs qu’aux adultes, réviser les pratiques
d’annonce des résultats en remplaçant la proclamation publique humiliante par
des entretiens individuels qui permettent une réaction accompagnée.
Pour
les familles, enseigner sur les différents styles
parentaux et leurs conséquences sur les troubles psychologiques post échec.
Montrer aux familles comment séparer l’amour de la performance, comment adopter
la communication non violente, comment entourer l’enfant et ne pas le laisser
seul avec ses pensées surtout la nuit. En somme, les familles doivent être
sensibiliser sur les risques en santé mentale dus aux échecs.
Actuellement, au Togo, une élève s'était suicidée après la
proclamation des résultats. Au-delà de ce drame, que révèle cette situation sur
la place accordée à la santé mentale des élèves dans notre système éducatif, et
quelles actions prioritaires recommanderiez-vous aux autorités éducatives, aux
parents et aux jeunes eux-mêmes ?
Ce
tragique événement n'est pas un fait isolé. Il s'inscrit dans une réalité
documentée à l'échelle mondiale et africaine.
Des
études ont montré que les périodes d'examens concentrent statistiquement les
pics de détresse psychologique et de comportements suicidaires chez les jeunes.
Ce phénomène révèle une contradiction fondamentale : les systèmes éducatifs
maximisent la pression au moment précis où les mécanismes de soutien sont
absents.
Selon
le rapport de l'OMS sur la santé mentale en Afrique subsaharienne (2022), le
ratio psychologues/population scolaire est dramatiquement insuffisant dans la
quasi-totalité des pays d'Afrique de l'Ouest. Il n'existe pas de politique
nationale de santé mentale en milieu scolaire au Togo ni dans la majorité des
pays de la sous-région.
Les
diplômes de fin d’études sont perçus comme des rites de passage dont l'échec
équivaut socialement à une mort symbolique. Cette signification, amplifiée par
les parents et les médias, n'est jamais questionnée pédagogiquement.
Les
recherches montrent que les systèmes éducatifs valorisant uniquement la
réussite finale, sans valoriser le processus et le droit à l'échec, fabriquent
des sujets particulièrement fragiles face aux revers.
Quelques recommandations :
Aux
autorités éducatives
Élaborer
un Plan national de santé mentale scolaire avec un cadre légal clair, des
ressources budgétisées, et des postes de psychologues scolaires dans chaque
établissement.
Réviser
les modalités d'annonce des résultats en supprimant les formats d'exposition
publique humiliante.
Intégrer
l'éducation socio-émotionnelle dans les curricula dès l'école primaire.
Mettre
en place des protocoles d'intervention de crise activés systématiquement après
les résultats d'examens à l'image des protocoles post-catastrophe.
Former
les directeurs d'établissements à la gestion des situations de crise
psychologique.
Aux
parents
Prendre
conscience que la valeur de leur enfant n'est pas indexée à ses résultats
scolaires et le lui dire explicitement, avant et après les examens. Apprendre à
observer sans juger dans les jours suivant les résultats. Chercher l'aide
professionnelle sans honte dès les premiers signaux.
Aux
jeunes eux-mêmes
Comprendre
que l'échec scolaire est un événement, non une identité.
Oser en parler à un pair, à un adulte de confiance, à un professionnel. La
culture du silence est la première ennemie de la santé mentale.
Savoir que la souffrance psychologique n'est pas une faiblesse mais une
réaction humaine normale à une situation difficile, qui mérite une attention
médicale au même titre qu'une fracture.
Propos
recueillis par Raymond DZAKPATA