Interview du Professeur Didier Koumavi Ekouevi, Président du Conseil Scientifique de lutte contre la Covid-19 au Togo.
- Posted on 19/03/2021 00:00
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- By stephaneogou@gmail.com
Extrait de l'article: « Si nous arrêtons cette vaccination, les structures de soins seront remplies et nous serons alors obligés de faire le tri de patients infectés par la Covid19 »
« Si nous arrêtons cette vaccination, les structures de soins seront remplies et nous serons alors obligés de faire le tri de patients infectés par la Covid19 »
Le Togo a lancé sa campagne de vaccination contre la Covid-19, le 10 mars 2021. Ceci a été possible grâce à l’initiative COVAX qui a expédié au Togo 156.000 de doses de vaccins du laboratoire Astra Zeneca pour la riposte contre la COVID-19. Mais, la suspension de la vaccination dans certains pays notamment en Europe pour causes d’effets secondaires plus ou moins graves, ravive la polémique sur la qualité et l’opportunité du vaccin du laboratoire Astra Zeneca. Le débat est très vif au Togo et soulève passion et déclarations jugées alarmistes. Le Conseil Scientifique au Togo, quant à lui, recommande aux autorités la poursuite de la campagne de vaccination. Pourquoi cette recommandation et quelle assurance les scientifiques togolais donnent à la population afin qu’elle accepte de se vacciner contre la Covid-19 ? Voici les éléments de réponses que donne le Professeur Didier Koumavi EKOUEVI, Médecin Epidémiologiste, Chef du département de Santé Publique à l’Université de Lomé et Président du Conseil Scientifique mis en place dans le cadre de la lutte contre la Covid-19 au Togo.
Quelle est la situation actuelle
de l’évolution de la Covid-19 au Togo ? Quelles sont les souches qui
circulent actuellement ?
La situation est critique avec 8582
confirmés à la date du 18 mars 2021 et 102 décès. Le nombre de décès
augmente de jour en jour. Un autre indicateur inquiétant est le nombre de cas
actifs. Aujourd’hui nous avons plus de 1 400 cas actifs et si ce nombre
continue d’augmenter, cela risque d’entraîner une surcharge hospitalière. En
plus de la surcharge hospitalière, il est important de tenir compte de l’épuisement
physique et psychologique du personnel soignant en première ligne qui, depuis
plus d’une année s’occupe des patients atteints de la COVID-19. Donc la
situation doit être prise très au sérieux. Nous identifions environ 600 cas par
semaine depuis les quatre dernières semaines.
En ce qui concerne les souches ou les variants du virus qui circulent au Togo, des prélèvements ont été faits et envoyés au Ghana, en France et en Angleterre. La souche (variant) britannique a été identifié sur les échantillons envoyés au Ghana, confirmant ainsi la présence de ce variant dans notre pays depuis février 2021. Nous attendons les résultats des autres prélèvements envoyés en Angleterre et en France.
Selon vous
pourquoi cette flambée des cas depuis le début de cette année ?
Le premier facteur qui pourrait
expliquer l’augmentation des cas est le non-respect des mesures barrières par
la population. Toutes les activités ont repris normalement comme si la pandémie
était éliminée. On note également une lassitude de la population face aux
différentes mesures proposées.
Le deuxième facteur qui pourrait expliquer cette flambée est la circulation de la souche britannique, qui est beaucoup plus transmissible, plus contagieuse et qui entraîne une augmentation de la mortalité.
Nous sommes dans une situation extrêmement difficile qui reste encore contrôlable si des mesures idoines sont rapidement prises pour limiter la circulation du virus.
Le Togo a lancé sa campagne de
vaccination la semaine dernière, est-ce que cette première phase a été un
succès ?
Oui, cette première phase a été
un succès. Depuis le 10 mars 2021, près de 31 000 professionnels de la santé
ont été vaccinés, ce qui correspond à une couverture de 90%. Ces chiffres sont
loin des chiffres qu’on a pu observer dans certains pays développés notamment
la France où moins de 50% du personnel de santé a été vacciné. Il faut dire que
cette campagne a été préparée sur plusieurs semaines avec l’élaboration d’un
plan. Ce plan a été décliné en micro plans. Cette stratégie nous permettra
probablement à terme d’atteindre l’immunité collective qui consiste à vacciner
60% de la population totale.
Après les
premiers vaccins administrés, certains prestataires ont-ils signalé des effets secondaires ?
Lorsque la campagne a débuté, en
plus du très bon circuit de pharmacovigilance (surveillance des effets
indésirables) déjà existant, le gouvernement a mis en place une enquête flash,
qui lui permettent de repérer très rapidement les effets secondaires chez les
personnes vaccinées. Cette enquête flash nous a permis de recueillir des
informations auprès de plus de 1500 professionnels de santé.
À la suite d’une première analyse des données recueillies chez 1520 professionnels de santé vaccinés, on a observé globalement des effets secondaires chez 70,6% d’entre eux, (proches des chiffres attendus). Ces effets secondaires sont mineurs et passagers moins de 24 heures dans 80% des cas.
Parmi ces effets secondaires recensés, on peut citer : des douleurs au point d’injection (91,3%), des céphalées (68,5%), des courbatures (55,3%), de la fièvre (47,6%), des troubles du sommeil (29,7%), des frissons (6,4%), de l’anxiété (12,1%), une tuméfaction au point d’injection (10,9%), de la toux (5,7%), ainsi qu’une augmentation de la libido (2,5%) et de l’agitation (2,4%). Il s’agit là des dix effets secondaires les plus fréquents déclarés par le personnel de santé au cours de l’enquête flash.
Le vaccin
Astra Zeneca fait l’objet de polémique actuellement. Quel est le réel problème
qui amène certains pays à suspendre l’inoculation de ce vaccin?
Il a été rapporté dans certains
pays de l’Union Européenne 50 cas de thrombose (formation de caillots dans les
veines) sur 8 millions de personnes vaccinées par le vaccin du laboratoire AstraZeneca.
Des troubles de la coagulation ont été rapportés aussi en Allemagne chez les
sujets jeunes.
Cette fréquence de 50 cas sur 8 millions correspond globalement à un cas de thrombose pour 160 000 personnes vaccinées. Devant cette situation, certains pays ont décidé de suspendre temporairement la campagne de vaccination selon le principe de précaution.
Concernant la polémique autour du
vaccin, trois groupes de pays se sont démarqués : les pays qui ont décidé
de suspendre temporairement la vaccination, les pays qui ont décidé de retirer des
lots de vaccins dû à des effets secondaires avec le vaccin du laboratoire Astra
Zeneca, et les pays qui ont décidé de poursuivre. Parmi ces pays qui
poursuivent la vaccination, on peut citer la Grande Bretagne pays où le vaccin
AstraZeneca a été découvert et qui a vacciné plus de 11 millions de personnes.
Nous avons aussi le Maroc qui continue d’utiliser ce vaccin et a vacciné plus
de 4 millions de personnes. Au Maroc, ces effets secondaires liés aux troubles
de coagulation, notamment à des thromboses n’ont pas été observés.
Je signale que des cas de thromboses ont été observées aussi avec le vaccin du laboratoire Pfizer/BioNtech et Moderna dans des proportions très faibles, comme pour AstraZeneca. On est donc vraiment aujourd'hui dans un principe d'extrême précaution.
Pourquoi le
Togo ne suspend pas sa campagne, vu ce qui se dit sur les effets secondaires graves
?
Le Togo ne suspend pas sa
campagne parce qu’à ce jour, aucune donnée scientifique ne permet d’affirmer un
lien entre la vaccination et la survenue des thromboses ou des troubles de la
coagulation. Par ailleurs, le bénéfice que la vaccination a apporté au Royaume-Uni
(utilisant principalement le vaccin AstraZeneca) est excellent avec une
diminution nette des nouvelles infections. Ce qui n’est pas le cas dans
certains pays.
Aussi, avec le constat fait du non-respect des mesures barrières au Togo, il faut non seulement renforcer la sensibilisation, mais également penser à des mesures supplémentaires. La vaccination devient donc une mesure forte, voire indispensable pour accompagner les autres stratégies. Toutefois nous rappelons que la vaccination ne doit pas être obligatoire mais reste fortement recommandée.
Les données actualisées tendent à prouver que la vaccination permet de réduire les formes graves de la maladie dans 90% des cas, de réduire les décès et d’éviter la surcharge hospitalière. Nous avons plus de 1400 patients qui sont encore dans les structures de soins ; si nous arrêtons cette vaccination, ces structures de soins risquent de vite dépasser leurs capacités d’accueil et nous serons alors obligés de faire le tri de patients infectés par la COVID-19.
Ce 18 mars 2021, l’Agence Européenne des Médicaments a rendu sa décision sur la relation entre la thrombose et le vaccin du laboratoire AstraZeneca. Cette instance affirme une fois de plus que : « le vaccin du laboratoire AstraZeneca est sûr et efficace ».
Pourquoi
selon vous les Togolais doivent accepter de se faire vacciner ?
Les Togolais doivent accepter la
vaccination parce qu’elle vient en complément aux mesures barrières pour se protéger
contre ce virus et éviter les décès (102 décès, 4 personnes décédées dans la
seule journée du 18 mars 2021). On constate que ces différentes mesures ne sont
plus respectées notamment lors des funérailles ou tout autre grand
rassemblement.
Nous avons les données du Ghana où plus de 400 000 personnes ont été vaccinées. Ce qui est également un bon exemple qui montre que pour beaucoup de pays africains croient aux bienfaits de la vaccination, qui va aider à contrôler la pandémie.
Il est vrai que, certaines personnes, pour une raison ou pour une autre sont encore réticents à se faire vacciner, cela est tout à fait compréhensible vu la grande circulation des fake news sur le vaccin.
J’exhorte ces personnes à faire confiance à la science, la même science grâce à laquelle nous avons aujourd’hui nos médicaments contre l’hypertension artérielle, le diabète et bien d’autres problèmes de santé, cette science à laquelle sont formés les médecins qui travaillent à sauver des vies chaque jour, cette science qui nous a permis d’en finir avec un bon nombre de maladies. Grâce à la vaccination et aux autres mesures barrières, nous allons pouvoir contrôler cette pandémie qui est un frein au développement socio-économique.
Quelle sera
la suite de l’étape de la vaccination ?
La seconde phase de cette
campagne a commencé depuis le lundi 15 mars et concerne des personnes âgées de
50 ans et plus, les personnes qui présentent des comorbidités et plus tard toute
personne qui souhaiterait se protéger contre les formes graves de cette
maladie.
Notre objectif à terme est que 60% de la population reçoive le vaccin pour rompre la chaine de transmission. En attendant l’atteinte de cet objectif, le respect des mesures barrières doit se poursuivre.
J’invite donc la population à aller se faire vacciner pour se protéger et protéger les autres.
Gadiel K. Tsonyadzi